Après le saké japonais, Chloé Cazaux Grandpierre revient à son premier amour professionnel : le vin. Avec 111 vins de Bordeaux à ne pas manquer, elle signe un guide très personnel, né d’un an et demi de routes, de rencontres et de dégustations. Loin des idées toutes faites, elle nous emmène dans un Bordelais pluriel, vivant et terriblement attachant.
Je connaissais déjà Chloé comme on connaît les personnes qui ont l’art de vous faire voyager sans jamais vous perdre en route. Lors de notre première rencontre, pour son portrait sur Les Itinéraires de Charlotte, nous avions beaucoup parlé du Japon, de saké, de son restaurant OBA et de cette façon bien à elle de raconter un verre sans le rendre intimidant.
Cette fois, c’est Bordeaux qui nous ramène autour de la table. Entre ses mains, son nouveau livre : 111 vins de Bordeaux à ne pas manquer, paru aux éditions Emons. Un livre bordeaux par la couleur de sa couverture, bordelais surtout par tout ce qu’il raconte de ce vignoble qu’elle connaît, aime et défend depuis ses débuts dans le vin.
111 bouteilles, et bien plus d’histoires
Le titre pourrait faire croire à une sélection figée, presque à un classement. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Chloé le dit très simplement : « Ce n’est pas 111 vins de Bordeaux et le reste est à jeter. »
Il a fallu choisir, évidemment. Mais le livre n’a pas été pensé comme une liste à cocher. Plutôt comme un premier point de départ pour partir à la découverte du vignoble, y revenir ou simplement le regarder autrement.
On y croise des grands noms, bien sûr, mais aussi des propriétés plus confidentielles, des vins urbains, des cuvées qui sortent des sentiers battus, des producteurs engagés dans le bio, la biodynamie, l’agroforesterie ou l’exploration de nouveaux cépages. Des rouges, mais pas seulement : des blancs de noirs, des bulles, des vins de France… Bref, tout ce qui raconte un Bordeaux bien moins uniforme qu’on ne l’imagine parfois.
Chaque domaine a sa double page. Chloé y raconte son histoire, ses vignes, sa philosophie, sa manière de travailler, puis glisse une bouteille à repérer. Et les titres, comme les textes, sont les siens. On y retrouve son humour, ses petits clins d’œil et cette manière de désacraliser le vin sans jamais le simplifier.
« Il fallait raconter, en une page, des histoires qui avaient parfois plusieurs siècles », m’explique-t-elle. Voilà sans doute ce qui fait l’équilibre du livre : il est précis sans être pesant, documenté sans être figé. On peut le lire avec son regard de professionnel, ou simplement le feuilleter avec l’envie de trouver la prochaine bouteille à goûter.
Un an et demi à prendre la route
L’aventure commence en février 2025, lorsque la maison d’édition donne son accord. Un an plus tard, les textes sont remis. Entre les deux, Chloé a sillonné les routes du vignoble. Certaines propriétés lui étaient déjà familières ; beaucoup d’autres restaient à découvrir.
Elle a demandé des conseils à des sommeliers, journalistes, créateurs de contenus et professionnels du vin. Puis elle est allée sur place. Voir, écouter, goûter, comprendre. C’est ce qui donne au livre ce côté très incarné : derrière chaque nom, il y a un lieu, une conversation, parfois un visage qui reste.
Les domaines n’ont pas payé pour apparaître dans l’ouvrage. Une fois les textes écrits, Chloé les a néanmoins soumis aux propriétés pour s’assurer de la justesse des informations. Une démarche à la fois rigoureuse et respectueuse de celles et ceux qui ont accepté de lui ouvrir leur porte.
Et franchement, c’est le genre de livre qui donne envie de garder un stylo à côté de soi. On y retrouve quelques coups de cœur déjà connus, avec le plaisir de se dire : « Ah oui, celui-là aussi. » Mais il y a surtout beaucoup de noms à noter, de bouteilles à chercher chez son caviste, de domaines à aller voir de plus près.
Le Bordeaux qu’elle a envie de défendre
Ce guide paraît dans un moment délicat pour le vignoble. Pendant ses recherches, Chloé a vu des paysages changer, des vignes s’arracher, entendu les inquiétudes de celles et ceux qui continuent pourtant à faire vivre leurs domaines avec une énergie assez folle.
Elle ne cherche pas à faire comme si tout allait bien. Mais elle avait envie de remettre un peu de lumière sur les femmes et les hommes qui font le vin aujourd’hui, et de rappeler que Bordeaux ne se résume ni à ses étiquettes les plus prestigieuses, ni à l’image parfois un peu poussiéreuse qu’on lui colle encore.
« J’aimerais reconstruire un lien entre les consommateurs, les vins de Bordeaux et les producteurs », résume-t-elle. C’est peut-être la phrase qui raconte le mieux ce projet.
Parce qu’il y a mille façons d’aimer les vins de Bordeaux. Une grande bouteille pour un dîner qui compte. Un rouge fruité pour un déjeuner entre amis. Une cuvée plus libre qui surprend. Un blanc bien frais quand le soleil s’invite à table. Il y a des budgets très différents, des styles très différents et, surtout, des personnalités qui ne demandent qu’à être rencontrées.
Du saké au vin, la même envie de raconter
En refermant ce guide, je retrouve la Chloé du saké. Pas celle qui oppose les mondes, mais celle qui bâtit des passerelles. D’un côté, elle a appris à raconter le Japon à travers un verre. De l’autre, elle remet aujourd’hui Bordeaux en mouvement à travers 111 histoires.
Dans les deux cas, elle défend la même chose : la curiosité, la rencontre, le droit d’aimer sans avoir à tout savoir. Une bouteille devient alors bien plus qu’une étiquette ou un prix : elle devient la trace d’un lieu, d’un geste, d’un visage.
Et c’est peut-être tout ce que l’on souhaite à ce livre : qu’il circule, qu’il se couvre de petits marque-pages, qu’il donne soif de découvertes et, surtout, qu’il ramène quelques belles bouteilles bordelaises sur les tables où elles avaient fini par se faire plus discrètes.
À mettre dans votre bibliothèque
111 vins de Bordeaux à ne pas manquer
Chloé Cazaux Grandpierre
Éditions Emons, 240 pages, 18,95 €
Disponible en librairie et en ligne.
